Israël – Russie – Syrie 1ère partie

Alors que la tension ne cesse de monter à la frontière-nord…
Les nouveaux défis stratégiques d’Israël face à une Syrie protégée par la Russie

Puissamment aidé par l’armée russe et son aviation depuis l’intervention de Moscou dans la région en septembre 2015, le régime Assad – qui était alors au bord du gouffre – n’a fait que redresser la situation à son avantage en bénéficiant aussi de l’intervention massive en Syrie de ses alliés régionaux du Hezbollah et de l’Iran afin de faire reculer la rébellion sunnite. Une présence chiite terroriste de plus en plus insupportable proche de la frontière israélienne qui constitue désormais une « ligne rouge » pour l’Etat hébreu…

Qualifié à Jérusalem d’« incident le plus grave depuis le début en 2011 de la guerre civile syrienne », le tir d’un missile Hetz-2 par la Défense aérienne de Tsahal qui a intercepté et détruit dans la nuit du 16 au 17 mars derniers l’un des trois missiles S200 tirés par l’armée syrienne (avec l’accord des Russes) censés cibler les cinq chasseurs-bombardiers israéliens qui revenaient d’un raid réussi contre un important convoi de fusées Scud-D circulant dans le nord de la Syrie sous bonne garde de commandos iraniens et de bataillons du Hezbollah est symptomatique d’un changement de situation géostratégique à l’échelle régionale, et ce, à plusieurs niveaux.

D’abord parce que c’est la première fois depuis six ans qu’Israël a reconnu officiellement avoir mené un raid aérien en Syrie et aussi avoir opéré le tir d’un anti-missile. Car même si l’aviation de Tsahal était déjà certes intervenue près d’une douzaine de fois depuis 2011 au Liban et en Syrie contre des arsenaux et/ou des transferts d’armes vers le Hezbollah jugés « dangereux pour la sécurité de sa population », jamais Jérusalem n’avait endossé la responsabilité de ces raids.

Par ailleurs, c’est aussi la première fois qu’un anti-missile Hetz est tiré non pas lors d’un essai, mais pour neutraliser une menace ennemie prégnante et réelle. Comme l’a déclaré ensuite le général Zvika Haïmovich, chef de la Défense anti-aérienne dans l’aviation de Tsahal, « notre commandement a compris qu’Israël faisait alors face à la menace d’un missile balistique ennemi tiré contre nos forces. Or dans une situation pareille, il n’y a guère place pour de longues réflexions ou des dilemmes. Nos règles opérationnelles sont très claires à ce sujet : il nous fait neutraliser toute menace présentant un risque pour Israël et ses citoyens. C’est ce que nous avons fait le 17 mars, et c’est ce que nous ferons à l’avenir ! »..

Autre aspect de fond de cet incident : le fait que le nouvel ambassadeur d’Israël à Moscou, Gary Koren – qui venait à peine de présenter le 16 mars ses Lettres de Créances à Vladimir Poutine – a été convoqué deux fois de suite au ministère russe des Affaires étrangères pour « consultations » sur cet incident signifie plusieurs choses : d’abord que Assad, ragaillardi par sa « couverture » russe, commence à se croire aujourd’hui tout permis ; mais aussi que Tsahal aurait outrepassé lors de ce raid les termes de l’accord conclu voilà quelques semaines à Moscou entre Poutine et Netanyahou selon lesquels Israël ne saurait intervenir par voie aérienne dans les régions syriennes situées au nord de Damas ; et enfin que le QG russe (qui avait reçu un feu-vert de très « haut-lieu » pour autoriser le tir des trois missiles syriens) s’est senti dépité de voir un anti-missile de fabrication israélo-américaine abattre si aisément une fusée « made in Russia »…

Israël devrait-il réviser sa politique de « non-intervention » dans la guerre civile syrienne ?

En fait, cet incident du 17 mars met en lumière une question que se posent depuis un certain temps la plupart des experts sécuritaires israéliens : comme l’afflux d’armes en provenance de Téhéran auprès du régime Assad et du Hezbollah ne fait que s’accélérer et que l’intention des Gardes de la Révolution est bel et bien de s’implanter à terme sur le Golan syrien en y ouvrant des bases militaires – ce qui est proprement inacceptable pour Israël, comme l’a répété Netanyahou, qui a confirmé qu’Israël continuerait ses raids en Syrie -, ces changements en cours dans la « balance stratégique » entre les deux pays, surtout depuis le tournant dramatique de la reprise d’Alep par les armées syrienne et russe, ne devraient-ils pas modifier la position attentiste de l’Etat hébreu par rapport aux protagonistes de la guerre civile syrienne ?

On sait que, jusque-là, l’intervention d’Israël dans ce conflit s’était bornée à une action humanitaire de secours des blessés syriens affluant sur sa frontière-nord et à des raids sporadiques de neutralisation des transferts d’armes les plus dangereuses de l’armée d’Assad vers le Hezbollah. Or la situation a changé depuis l’intervention russe de l’automne 2015 et le renforcement considérable de l’aide irano-chiite au régime Assad qui lui ont permis de beaucoup redresser la tête… D’autant que ce net avantage pris par le camp Assad et l’axe Moscou-Téhéran Damas ajouté au nettoyage ethnique anti-sunnite qu’il a opéré dans le sud syrien et autour de Damas ont débordé sur le Liban tout proche : l’opposition sunnite libérale dirigée par Saad Hariri (le fils de l’ex-Premier ministre libanais assassiné en 2004 par les services secrets d’Assad) n’a-t-elle pas dû accepter sans broncher, car elle ne disposait d’aucune autre alternative, la couleuvre de l’installation du pro-iranien Michel Aoun dans le palais présidentiel à Beyrouth !

A la lumière de cette situation et avant même qu’un prochain sommet Poutine-Trump ne fixe certaines « règles du jeu » dans la région, Israël ne devrait-il pas redéfinir ses « lignes rouges » et ses objectifs en Syrie ? Ainsi ne serait-ce pas de son intérêt géostratégique qu’un régime moins dictatorial s’installe à Damas – ce qui signifierait le départ définitif d’Assad malgré la volonté contraire des Russes – et son remplacement par un gouvernement d’union des forces sunnites, même si certaines d’entre elles sont d’obédience djihadiste avouée ?

En tout état de cause, pour contrer l’offensive de l’axe Moscou-Téhéran-Damas-Beyrouth, Israël – qui dispose d’une armée forte et efficace, ainsi que d’un pouvoir d’influence y compris jusqu’à l’intérieur du Liban – ne devrait-il pas désormais initier d’autres scénarios dans le conflit syrien que celui, déjà en cours, de l’écrasante et sanglante victoire russo-syrienne d’Assad ?

A ce propos, le fait que l’aviation de Tsahal soit intervenue à quatre reprises en Syrie en une seule semaine depuis cet incident historique du 17 mars suivi par les rodomontades russes ne serait-il le signe que quelque chose est bel et bien en train de bouger dans la stratégie israélienne dans ce dangereux conflit…?

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