Israël – Asie

Quand Israël se tourne vers l’Asie…

La récente visite de Binyamin Netanyahou à Singapour et en Australie marque un nouveau tournant très significatif dans les relations d’Israël – à la fois économiques et géopolitiques – avec les pays asiatiques. D’autant qu’il ne passe pas une semaine sans que soit annoncées la signature de nouveaux accords technologiques et de Défense avec l’Inde – dont le Premier ministre, Neranda Modi, sera cet été en visite en Israël – et la Chine, un pays où le Premier ministre israélien va se rendre dès mars prochain pour marquer les 25 ans de l’intense coopération entre Jérusalem et Beijing.

Comme l’ont relevé les analystes de la presse nationale israélienne, cette première double visite « historique » de Netanyahou à Singapour et en Australie (où il a passé cinq jours entiers) revêt une importance économique, stratégique et géopolitique de première grandeur, car une bonne partie du sud de l’Asie et même le continent océanique subissent eux aussi depuis quelques années les contrecoups dramatiques de la vague islamiste planétaire… D’autant que l’Indonésie – premier pays musulman du monde –, la Malaisie et les Philippines voisines sont elles aussi devenues des foyers d’agitation du radicalisme islamiste dont les tentacules ont plusieurs fois frappé l’Australie en menaçant de s’étendre à toute une partie du sud et sud-est asiatique.

C’est ainsi qu’à plusieurs reprises, les dirigeants australiens – dont le Premier ministre Malcolm Turnbull – devaient remercier avec une étonnante ferveur le Premier ministre d’Israël pour « l’intense coordination qui se développe sans cesse » entre les deux pays dans les domaines de la sécurité, du Renseignement et de l’analyse des stratégies mondiale et régionale déployées par les mouvements islamistes.

Rappelant aussi les excellents chiffres des échanges commerciaux, financiers et militaires entre Israël et Singapour (1,35 milliard en 2016 dont de nombreux crédits d’investissements) et aussi avec l’Australie (1,1 milliard de dollars en 2016), Netanyahou devait préciser que comme il était essentiel pour la croissance de l’Etat hébreu de trouver de nouveaux marchés pour son économie, le « Dragon asiatique » que constitue Singapour et l’énorme marché australien de Défense et d’armement représentaient des débouchés très prometteurs, notamment pour les ventes d’armes et des procédés avances de la protection cybernétique dont Israël est spécialiste. Et ce, d’autant que Melbourne vient d’arrêter un plan de 25 milliards de dépenses militaires lors des pour faire face aux nouvelles menaces régionales.

L’Asie, nouveau pôle géopolitique et économique mondial

D’après la plupart des experts en Affaires asiatiques, trois types de facteurs sont à l’origine de l’intérêt – somme toute assez récent – porté par la diplomatie israélienne vis-à-vis du continent asiatique, laquelle a développé ces dernières années de nombreux liens surtout avec la Chine, l’Inde, mais aussi avec la Thaïlande, Singapour et le Vietnam, mais aussi avec les Philippines et même l’Indonésie, premier pays musulman du monde.

Il faut dire que de nombreux géo-stratèges ont avancé l’hypothèse – déjà en train de se vérifier sur le terrain d’année en année – voulant que, dans les toutes prochaines décennies, le centre de gravité des affaires mondiales et des puissances économiques se déplace progressivement de la zone atlantique (où prédominaient jusque-là les relations entre l’Amérique du Nord avec l’Europe), vers les pays du Pacifique, au point même de qualifier le XXIième siècle de « Siècle du Pacifique ». Lequel devrait donc voir se développer de manière exponentielle les économies des grands « dragons asiatiques » comme la Chine et l’Inde, dotées de marchés immenses et d’une force de travail inégalable face à des pays occidentaux de plus en plus en déclin productif et financier… Sans parler des relations – ces deniers temps de plus en plus problématiques et en « crise larvée » – d’Israël avec ses « amis » et « alliés traditionnels » européens et américains.

Dans cette vision, le double pôle dominant de la géopolitique mondiale va donc être centré sur l’est et le sud-est asiatiques qui seront à même d’initier des liens d’un tout autre genre, et selon de tout nouveaux rapports de force, avec les Etats-Unis et l’Europe entrés en crise socio-économique endémique.

Face à une telle perspective planétaire, on comprend quels intérêts politiques et économiques pourraient être en jeu au bénéfice direct d’Israël – un petit pays très inventif et très technologiquement développé situé aux confins-ouest du continent asiatique – s’il réussissait à se lier avec les forces motrices de ce pôle asiatique en plein développement. D’autant que « nation-start-up » assez fascinante pour bon nombre de décideurs et de businessmen asiatiques, l’Etat hébreu excelle déjà depuis longtemps dans des domaines aussi décisifs en Asie que les ressources et le traitement de l’eau, le dessalement, les techniques d’irrigation, l’agriculture en zone aride, la médecine de terrain, les télécoms et le high-tech…

Contrer plus facilement en Asie les campagnes de délégitimation d’Israël, y compris dans certains grands pays musulmans…

Autre facteur qui pousse Israël à se rapprocher du continent asiatique aux plans stratégique et diplomatique : les pays qui le composent pourraient être bien plus réceptifs que d’autres à une contre-offensive israélienne, qui reste à mener, contre la délégitimation forcenée de l’Etat hébreu ayant cours aujourd’hui en Occident. En effet, bien que la plupart des pays d’Asie continuent encore de s’associer par solidarité aux votes onusiens et aux majorités automatiques anti-israéliennes du groupe des pays dits « non-alignés » dominés aux Nations unies par les Etats islamiques, cela pourrait changer un jour si Israël déployait des efforts bien argumentés de « hasbara » pour expliquer en détail ses positions dans le conflit avec les Palestiniens en contrant les mensonges éhontés et les déformations parfois grotesques de la propagande arabo-palestinienne.

Dans ce cas, nul doute que nombre de pays asiatiques qui cultivent – parfois avec excès – les attributs de leur propre souveraineté étatique et qui sont très conscients de la nécessité de renforcer leur sécurité nationale face aux menées du terrorisme mondial ou de leurs propres extrémistes locaux (souvent d’origine islamique, comme en Inde et parfois même en Chine) pourraient commencer à entendre d’une autre oreille les arguments israéliens concernant justement la sécurité et la souveraineté de l’Etat hébreu, sans cesse mises en danger par l’extrémisme islamique.

Si une telle contre-campagne israélienne était savamment menée en Asie – et plus particulièrement auprès de l’Inde et de la Chine -, elle pourrait rallier bon nombre de politiciens et de « leaders d’opinion » des élites asiatiques ; lesquels pourraient finir par s’identifier aux dilemmes sécuritaires et territoriaux d’Israël face au terrorisme islamique. Une évolution déjà perceptible en Inde, un pays qui s’est abstenu plusieurs fois depuis deux ans lors de votes anti-israélien à l’ONU.

Outre tous ces pôles d’intérêts stratégiques et économiques qui devraient davantage associer les merveilles du high-tech israélien dans bien des secteurs aux savoir-faire industriels ainsi qu’aux débouchés considérables des marchés asiatiques, un pays comme l’Indonésie pourrait jouer à terme un rôle positif et attractif dans toute la région du Moyen-Orient s’il parvenait à se lier avec Israël, ne serait-ce même au départ qu’au plan économique.

Ayant partiellement réussi à mettre sur pied une forme islamique de démocratie et jouissant d’un développement économique prometteur, l’Indonésie tente en effet actuellement, malgré la vague islamique régionale, de favoriser les libertés individuelles et d’améliorer la préservation des droits de l’homme. Du « encore jamais vu » en pays islamique qui pourrait peut-être lui faire jouer un rôle apaisant dans notre région bouleversée par les soubresauts des hivers islamiques. Car c’est en fait l’Asie tout entière qui, dans les décennies à venir, pourrait se retrouver en position bien plus ouverte vis-à-vis d’Israël, en acceptant notamment de prendre honnêtement connaissance des dures et contraignantes réalités du Moyen-Orient.

Une petite correction « stratégique » assez peu anodine de Netanyahou…

Fait significatif : après qu’il ait déclaré le 20 février à Singapour lors du dîner d’honneur offert par le Premier ministre, Lee Hsien Loong, qu’« Israël est en train d’opérer un très évident et prometteur tournant en direction de l’Asie », le Premier ministre Netanyahou devait revenir le lendemain sur sa déclaration – alors qu’il était en vol pour une visite qui s’avéra, elle aussi, très chaleureuse et prometteuse en Australie – en précisant au journalistes australiens qui l’interviewaient dans son avion que ce tournant était en fait « économique et non politique » et que, dans sa stratégie diplomatique, Jérusalem n’avait « évidemment jamais songé à remplacer son alliance privilégiée et historique les Etats-Unis »… Une « correction de tir » très rapide, assez inhabituelle et donc peu anodine de sa part car elle était censée éclaircir en quelque sorte les possibles sous-entendus de sa phrase de la veille !

Nul doute qu’entre-temps, rappelé à l’ordre soit par les experts en stratégie de la diplomatie israélienne ou même directement au plus haut niveau par la Maison Blanche, il avait jugé bon de « recentrer » son propos… On aurait compris, en effet, que Netanyahou ait pu faire une telle prévision annonçant un changement aussi important de l’axe des alliances étrangères d’Israël à l’époque agitée de l’hostile administration Obama, mais certainement pas alors que Donald Trump – qu’il avait lui-même rencontré quelques jours plutôt – vient d’arriver aux affaires à Washington…

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