8 points géostratégiques

Les implications pour le Moyen-Orient et Israël des nouvelles stratégies mondiales

Confronté dès 2011 avec les « printemps arabes » puis avec le conflit central chiite-sunnite à une région en pleine ébullition où la Russie a été la première grande puissance à intervenir militairement en 2015, alors que la Chine elle-même commence à y pointer son nez, Israël va devoir relever tout une série de défis géopolitiques et économiques pour s’insérer dans le nouvel ordre mondial et régional en gestation. Huit axes de réflexions.

1/ La nouvelle donne russe chamboule les équilibres

L’entrée en jeu de la Russie – avec son intervention au cœur de la guerre civile syrienne – dans les complexes rapports de force militaires prévalant au Moyen-Orient en cette époque fort agitée, tout comme les développements impliquant Moscou survenus en Europe centrale et orientale (Ukraine, Crimée, Géorgie, Baltique) ont engendré de nouvelles dynamiques qui vont s’accélérant en déstabilisant les acquis connus, tous plus ou moins tous issus de la fin de la Guerre froide au début des années 1990.
Comme la Russie dispose d’un pouvoir économique limité, l’habile stratégie développée par Poutine pour refaire de son pays une superpuissance dominante consiste à compenser cette faiblesse structurelle par une présence russe démultipliée dans les zones géostratégique-clés – dont justement l’Europe et le Moyen-Orient -, ainsi que par le recours manipulateur à son savoir-faire cybernétique pour influencer certains événements à l’étranger (comme lors des dernières élections aux USA puis en France).

2/ La Chine a mis en place une stratégie inverse

Parce qu’elle est devenue la 2ième puissance économique mondiale, la Chine – dont le potentiel militaire global manque d’ampleur – agit à l’opposé : voulant s’affirmer comme superpuissance avec des visées hégémoniques, ce gigantesque pays a choisi une stratégie plus patiente et à plus long terme consistant à initier et/ou à étendre son emprise sur les différentes « grandes routes commerciales » reliées à son continent, tout en organisant leur défense.
Voilà pourquoi Beijing investit depuis des années dans plusieurs dizaines de pays des centaines de milliards de dollars dans la construction et l’acquisition de lourdes infrastructures et de ports commerciaux modernes le long de ces « voies » internationales. Le tout, en développant surtout sa force militaire maritime, en ouvrant, comme tout récemment à Djibouti, sa 1ière base militaire au Moyen-Orient (à quelques kilomètres à peine de la seule base américaine en Afrique), et en se positionnant comme le seul partenaire viable pour calmer les délires du leader de la Corée du Nord.

3/ Dans l’après-Obama, les USA de Trump sont sans stratégie

Dans le sillage des désastres et des reculs qu’a enregistrés la politique étrangère américaine du fait de la posture idéologique d’« apaisement non-interventionniste » et de prudents retraits adoptée, 8 ans durant, par Obama aux quatre coins du monde (Corée du Nord, Europe centrale, Lybie, Syrie, Iran) dont elle a dû hériter, l’administration Trump comprend qu’on ne peut résoudre des problèmes de cette ampleur à coup de slogans ou d’actes symboliques « au coup par coup » (tels les deux gros bombardements US. en Syrie et au Pakistan). Or 8 mois après l’arrivée du nouvel hôte de la Maison-Blanche, les USA n’ont pas présenté ni développé de stratégie globale à la hauteur de tous les défis de ce monde en pleine mutation.
Pire encore : le manque de professionnalisme de Trump lui-même et de certains membres de son entourage dans l’arène diplomatique ont généré de graves erreurs, notamment au Moyen-Orient avec l’incroyable acceptation, en juillet dernier de la part de Washington, d’un « cessez-le-feu partiel » proposé par Poutine dans les régions du sud syrien où Daësh a été vaincu qui laisse intact l’énorme déploiement militaire russe et qui favorise l’Iranisation accélérée de la Syrie à deux pas de la frontière israélienne… Eventuellement générateur de guerres, ce dangereux amateurisme risque d’accélérer la fin du rôle proéminent de l’Occident au Moyen-Orient !

4/ L’Iran est en train de gagner sur tous les tableaux

Après avoir déjà transformé le Liban en province coloniale grâce à son « bras avancé » qu’est le Hezbollah chiite, l’Iran est à présent en train de s’annexer la Syrie de son protégé Assad, en attendant impatiemment qu’une fois vaincus les djihadistes de Daësh et de la rébellion sunnite, les Russes ne soient contraints de s’en retirer plus vite qu’on ne le pense, avec ou sans en découdre face aux Gardiens de la Révolution islamique…
Résultat prévisible – mais déjà tangible au vu de l’arrogance de chefs iraniens défiant les USA et multipliant leurs menaces de destruction totale d’Israël : grâce à cette Pax Poutina naïvement consentie par Trump, l’axe irrédentiste « dur » Téhéran-Bagdad-Damas-Beyrouth –Gaza-(Istanbul) n’a jamais été aussi fort et dangereux !
D’autant qu’on avance qu’au cas où les USA gèleraient l’accord de Vienne sur le nucléaire iranien du 14 juillet 2015 (JCPOA) pour tenter de limiter les conséquences catastrophiques de cette honteuse capitulation occidentale, l’Iran pourrait surmonter sa déconvenue (qui le priverait d’énormes avantages économiques et financiers) et contourner les causes contraignantes de cet accord en poursuivant ses activités nucléaires militaires avec l’aide de la Corée du Nord, mais cette fois sur le sol syrien…

5/ Les pays sunnites se rapprochent d’Etats non-arabes

Face aux risques de prise en tenaille du monde sunnite par cette stratégie irano-chiite décuplée – qui sera presque imparable le jour où l’Iran disposera de la bombe atomique ! -, on assiste à la formation d’une alliance assez surprenante et atypique au Moyen-Orient pour une fois non-religieuse, non-ethnique et non interarabe, dans laquelle certains Etats musulmans sunnites (Arabie Saoudite, Egypte, Jordanie et Etats du Golfe) concernés par la montée hégémonique de l’Iran, de l’islam chiite et de ses suppôts (tels les Youthis du Yémen) se sont rapprochés d’Israël et des USA, avec de clairs objectifs de défense stratégique commune. Et ce, alors que d’autres pays sunnites – comme la Turquie et le Qatar – maintiennent toujours d’excellents liens avec Téhéran. Ce qui explique la brusque mise en demeure en juin dernier du Qatar – sous la menace d’un blocus – par l’Arabie Saoudite, les Emirats arabes unis, le Bahreïn et l’Egypte pour que Doha relâche immédiatement ses liens avec l’Iran et tous les mouvements djihadistes sunnites de la région, dont Daësh, Al-Qaïda, les Frères musulmans et donc aussi le Hamas de Gaza, tous désignés par Ryad comme de dangereux irrédentistes.

6/ L’impact régional d’un nouvel ordre économique mondial

On ne peut saisir les causes et rouages de ces nouvelles alliances géopolitiques nouées au Moyen-Orient – aussi bien par des acteurs régionaux que par l’arrivée de superpuissances comme la Russie et la Chine – sans comprendre les enjeux du nouvel ordre économique mondial en gestation depuis des années et qui est en train d’échapper peu à peu à la domination occidentale et des USA.
Ainsi, après le fameux sommet tenu en juin 2009 entre le Brésil, la Russie, l’Inde et la Chine pour former la BRIC – un nouvel espace économico-financier représentant déjà 15 % des 60,7 milliards de milliards de toute de l’économie mondiale et ayant pour vocation de supplanter le G 7, en même temps que la Chine supplanterait les USA -, les Chinois se sont eux-mêmes ensuite lancés depuis 2013 dans le montage faramineux de la Route de la Soie liant leur propre pays-continent au centre de l’Asie, au Moyen-Orient puis à la Méditerranée orientale, à la Corne de l’Afrique et à l’Europe, cette 1ère immense voie commerciale se subdivisant un peu partout ailleurs en d’autres « routes » d’activités.
C’est ainsi que la Chambre du Commerce international mise sur pied par Beijing regroupe déjà 75 pays, dont plusieurs Goliaths comme la Chine, l’Inde et la Russie, mais aussi l’Iran, l’Irak, la Syrie, la Turquie et la plupart des Etats musulmans moyen-orientaux et du Maghreb. Israël est aussi concerné, mais de manière plus « officieuse », du fait de sa situation géographique avantageuse permettant la jonction mer Rouge/Méditerranée grâce à une ligne de train à grande vitesse Eilat-Ashdod.

7/ De complexes dynamiques d’interdépendance

Cette redistribution en cours des cartes macro-économiques au niveau des grandes régions planétaires génère d’innombrables conséquences géopolitiques au Moyen-Orient même (dont l’analyse dépasse le cadre de cet article) : tensions prévisibles et déjà perceptibles entre la Russie et l’Iran au niveau de l’acheminement vers la Méditerranée des ressources énergétiques (gaz naturel et pétrole) dont l’oléoduc et le gazoduc doivent traverser le territoire syrien et/ou la Turquie ; sérieuse concurrence en perspective entre l’Egypte et Israël pour la construction des axes censés faire déboucher la Route de la Soie sur la Méditerranée et l’Afrique ; désintérêt grandissant des USA – qui seront bientôt autosuffisants avec leur propre production nationale de pétrole schisteux – pour tout l’« or noir » du Moyen-Orient ; agressivité grandissante de la Chine envers les USA qui avaient déjà décidé sous Obama de la concurrencer militairement et économiquement dans tout le Pacifique, etc.

8/ Des opportunités, mais aussi des dangers pour Israël

Ce tableau géostratégique semble assez avantageux et prometteur pour l’Etat hébreu, surtout en présence d’un nouveau président américain certes imprévisible, mais somme toute rassurant pour Jérusalem car il semble lui laisser bien plus de marge de manœuvre et d’autonomie qu’Obama ; et ce, d’autant que les USA resteront encore la 1ère superpuissance mondiale… au moins pour quelques décennies.

Parallèlement, comme le centre de gravité économico-financier d’Israël se déplace de plus en plus vers l’Asie (Inde), l’Extrême-Orient (Chine, Vietnam) et la zone Pacifique (voire aussi plus tard vers l’Afrique), les retombées économiques et diplomatiques des pressions d’une Europe structurellement anti-judaïque et gangrénée par l’islam radical pourrait beaucoup s‘amenuiser et entraîner – comme c’est déjà le cas au Moyen-Orient, même depuis l’âpre saison des « hivers islamiques » – une relativisation progressive de la question palestinienne. Ce qui pourrait peu à peu « dés-internationaliser » ce dossier et donc en rendre la résolution plus aisée.

Une ombre cependant liée à l’inextricable conflit syrien : le fait que Poutine a repoussé la demande insistante de Netanyahou d’une zone-buffet de 60 kms sans troupes iraniennes de l’autre côté de la frontière-nord d’Israël indique que face à un Trump impulsif et velléitaire, c’est bien le placide maître de Moscou – lui qui aime si paternellement se dire « l’ami des Juifs » – qui mène pour l’instant la danse au Moyen-Orient, avec tous les dérapages potentiels de cette mainmise russe.

Reste un « clair-obscur » voulant que la Russie et la Chine n’ont pas du tout intérêt – du moins pour l’instant – à ce que l’Iran se lance dans une guerre d’annihilation d’Israël ; vu, pour Moscou, ses grosses ambitions de pouvoir hégémonique, et, pour Beijing, ses objectifs économiques grandioses, surtout si l’un et l’autre réussissent. Mais que pourrait-il arriver s’ils échouaient ?

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